Il a commenté la mort d’un homme de 92 ans par une phrase de 11 mots. Il a pris 6 mois ferme. L’affaire Patrick Mengue, condamné ce 27 juillet pour outrage au président de la République, raconte tout de la justice numérique à la camerounaise.
Le fait
Le 11 avril 2026, le Cameroun apprend la mort de Marcel Niat Njifenji. 92 ans, 13 ans à la tête du Sénat, deuxième personnage de l’Etat. Sur Facebook, les pages d’info relaient. Sur l’une d’elles, un abonné, Patrick Mengue, lâche :
« seigneur tu te rapproches déjà de la cible encore un effort STP »
Pour le parquet, la cible, c’est Paul Biya. Le commentaire est qualifié d’outrage au Président de la République.
Interpellation par des hommes en civil, passage au SED, mandat de dépôt à la prison centrale de Kondengui. C’est le parcours classique depuis 2018 pour les affaires de ce type.
Le 8 juin, le Tribunal de Première Instance de Yaoundé Centre Administratif renvoie l’examen de sa mise en liberté provisoire pour composition irrégulière. Le 22 juin, le ministère public est appelé à requérir. Ce 27 juillet, selon nos informations, le verdict tombe : 6 mois d’emprisonnement ferme.
Kondengui, 2.0
Ce qui frappe, ce n’est pas la sévérité – 6 mois, c’est en dessous du minimum d’un an prévu par l’article 153 du Code pénal camerounais – c’est la mécanique.
En 2018, c’était Patrice Nganang : « si j’ai une arme, je tire une balle sur la tête de Paul Biya ». Garde à vue, Kondengui.
En 2026, c’est Patrick Mengue. Même article 153, même article 152 qui assimile à l’outrage « la diffamation, l’injure ou la menace faite par tout procédé destiné à atteindre le public », même prison.
La différence, c’est l’échelle. En 2018, on arrêtait des figures. En 2026, on arrête un commentateur. Un abonné.
Au Cameroun, Facebook n’est plus un défouloir, c’est une pièce à conviction. Le Code pénal de 1967 n’avait pas prévu le fil d’actualité, mais le tribunal l’y a intégré.
Le paradoxe Haut Débit
Pour nous qui vivons du web, l’affaire pose une question simple et vertigineuse :
Où s’arrête le second degré ?
La phrase de Patrick Mengue est moralement discutable – on ne se réjouit pas de la mort d’un nonagénaire pour en souhaiter une autre. Juridiquement, elle est ambiguë – il ne nomme pas Paul Biya. Mais numériquement, elle est traçable, capturable, imprimable et versable au dossier.
Les avocats de Mengue dénonçaient déjà une audition sans avocat et des sévices. C’est l’autre face de la judiciarisation du commentaire : l’enquête quitte le commissariat pour le renseignement.
On peut défendre la fonction présidentielle sans défendre l’automaticité carcérale pour 11 mots. Les organisations de défense des droits de l’homme le répètent : l’emprisonnement pour outrage, surtout quand il vient d’un citoyen lambda sur un réseau social, a un effet dissuasif massif sur la liberté d’opinion.
Patrick Mengue sortira dans 6 mois. Il aura un casier. Son commentaire, lui, restera pour toujours dans les archives de Le Jour et de CamerounWeb. Et chaque internaute camerounais qui voudra écrire « encore un effort » devra désormais se souvenir qu’à Yaoundé, un effort peut coûter Kondengui.
Encadré : Que dit la loi ?
Article 153 du Code pénal camerounais : Outrage au Président de la République et autres personnalités. (1) Est puni d’un emprisonnement de un à cinq ans et d’une amende de 20.000 à 20 millions de francs ou de l’une de ces deux peines seulement ; celui qui outrage le Président de la République […]
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