Il y a une nouvelle entreprise qui s’ouvre chaque jour au Cameroun. Dans une chambre à Bonabéri, dans un salon à Yaoundé, sur une table basse à Bafoussam. Une table, un téléphone, une connexion internet et un rêve immense de s’en sortir par soi-même. Cette énergie est notre plus grande richesse. Il faut la célébrer.
Mais il y a un virus qui s’est glissé dans cette énergie. Le virus du titre.
Essayez aujourd’hui de vendre des vêtements, des chaussures de seconde main triées, des jus de baobab, des perruques, des téléphones ou une simple prestation de community management. Vous ne pouvez plus être simplement vendeur, artisan ou graphiste. Il faut être CEO, PDG, Fondateur & Directeur Général, Consultant International, Expert Senior. J’ai récemment rencontré un PDG de 23 ans. Son entreprise avait 12 jours d’existence et un seul employé : lui-même. Son siège social était le lit superposé de son petit frère.
Autrefois, le titre était une conséquence. On devenait patron après avoir payé des salaires, raté des livraisons, perdu des clients, tenu une comptabilité cahoteuse pendant des années. Le titre consacrait le parcours. Aujourd’hui, le titre est devenu un préalable. On se nomme PDG avant même d’avoir vendu. On espère que le costume va créer le corps.
Pourquoi ? Il faut comprendre sans juger. D’abord, au Cameroun, la confiance est une monnaie rare. Dire « je fais des jus chez moi » vous classe immédiatement dans la catégorie débrouillard du quartier. Dire « CEO de Green Bio Industry SARL » vous donne une armure face au client méfiant, face à la famille qui vous demande quand vous allez chercher un vrai travail, face à vous-même quand vous doutez à 2 heures du matin. Le titre rassure plus que le produit.
Ensuite, nous avons importé la vitrine sans importer l’usine. Nous voyons sur LinkedIn et Instagram le fondateur en costume devant un logo 3D, jamais les trois années où il a livré à moto sous la pluie. Les réseaux ont transformé l’entrepreneuriat en spectacle. Pour exister dans le flux, il faut paraître grand, tout de suite.
Le problème, c’est que cette comédie a un prix. Elle nous bloque. Un CEO ne peut pas avouer qu’il ne sait pas faire un devis, qu’il a besoin d’un tuteur pour gérer sa page, qu’il a raté sa production. Un vendeur de chaussures, oui. Un artisan, oui. Le titre nous empêche d’apprendre le métier le plus important : celui d’entrepreneur qui résout un problème réel pour un client réel.
Elle fait aussi fuir les bons clients. Un restaurateur qui cherche un bon infographiste pour son menu veut un infographiste talentueux et ponctuel. Il ne veut pas un « Directeur Général d’Agence Internationale de Solutions Visuelles Disruptives ». Le jargon fait fuir l’argent sérieux. L’argent sérieux aime la clarté.
Nous n’avons pas besoin de plus de CEO au Cameroun. Nous avons besoin de plus de commerçants fiers. De couturières excellentes qui assument d’être couturières. De vendeurs de fruits assumés qui deviennent les meilleurs de leur ville. De réparateurs de téléphones qui ne se cachent pas derrière un titre américain.
La grandeur ne viendra pas du titre sur la carte de visite. Elle viendra le jour où il faudra vraiment recruter trois personnes parce que les commandes débordent. Ce jour-là, vous n’aurez plus besoin de vous appeler PDG. Tout le monde le saura déjà.









